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Mia dessinatrice
La ville n'avait jamais été aussi silencieuse. Même au plus profond de la nuit, elle palpitait sous les néons, les talons claquaient sur les trottoirs, les moteurs grondaient et les fenêtres restaient allumées.
Mia, introvertie, brillante, hypersensible, talentueuse bédéiste, travaille pour un éditeur de jour, dessinant des récits édulcorés pour le grand public. Elle se sent constamment en décalage avec le monde professionnel, et même avec ses amis. La nuit, des rêves la submergent : érotiques, sombres, puissants. Elle les couche en secret dans un carnet jamais destiné à être lu.
Mia traçait les dernières lignes d'une planche, une héroïne esquissait un large sourire. Elle sauvegarde son fichier et ferme son écran. Il était 2h17. Dehors, un ciel sans Lune. Elle se leva sans bruit, traversa l'appartement plongé dans la pénombre. Dans sa chambre, elle alluma une lampe d'appoint, douce et dorée, et sortit d'un tiroir un carnet à la couverture noire.
Les pages étaient habillées de bouches entrouvertes, des fragments de corps et de scènes qui n'avaient jamais existé ailleurs que dans ses rêves et désirs.
Le carnet noir, Mia y plonge chaque soir, penchée sur ses pages avec une intensité religieuse. Son appartement est silencieux et le monde extérieur se dissout à mesure que ses doigts tracent, ombrent, sculptent.
Sur la page, deux bouches s'enlacent. Les lèvres sont lustrées, dessinées avec une obsession du détail : le reflet de la salive, la tension à peine contenue dans les commissures. A côté, un autre croquis : une silhouette féminine cambrée, les bras liés derrière le dos d'une lanière de cuir noir. Le cuir est rendu avec des jeux d'ombres qui le font presque briller, souple mais implacable. Sur ses hanches, un harnais finement tressé épouse la peau. Un collier de chaînes descend entre ses omoplates comme un bijou rituel.
Mia dessine sans lever les yeux, comme si les images naissaient d'un monde parallèle. Ce ne sont pas de simples fantasmes, ce sont des voix. Elles murmurent, elles pressent contre sa cage thoracique, elles demandent à être vues, exposées.
Dans un coin de la page, elle a commencé une séquence. Trois cases. Dans la première, une femme aux cheveux courts ferme les yeux, les bras tendus au-dessus de la tête, attachés à une poutre invisible. Dans la seconde, un autre personnage, androgyne, vêtu d'un long manteau de cuir, s'approche. Dans la troisième, le manteau est ouvert, révélant un corps nu et marqué de cicatrices. Il y a dans leurs regards quelque chose d'ancestral, d'intense et de calme. Le plaisir et la douleur se fondent.
Mia tremble parfois en dessinant. Non de peur, mais de vérité. Elle a compris que ses mains, son crayon, ne sont que le prolongement d'une part d'elle qu'elle n'a jamais osé formuler à voix haute. Chaque ligne est un aveu. Elle ne sait pas encore que ce carnet deviendra une œuvre, une bande dessinée publiée à grand tirage. Pour l'instant, il est sa confession la plus intime.
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